[ Interviews ]

Quand le bétail recycle nos invendus alimentaires

Ces dernières années, lorsque l’on parle de production animale, les mêmes problématiques ressortent: une émission de gaz à effet de serre trop importante et trop d’importations de nourriture comestible pour l’Homme, qui servent au final d’aliments pour le bétail. Certes, l’agriculture a un impact sur l’environnement, mais elle devient bien pratique quand elle peut recycler nos pertes alimentaires. En effet, certaines denrées alimentaires pour l’Homme peuvent être converties en aliments pour animaux au lieu de faire partie de nos quelques 1.2 millions de tonnes (savefood.ch) de pertes alimentaires encore comestibles par an en Suisse. Ces dernières années, certains chercheurs se sont penchés sur le sujet. C’est le cas de Marco Tretola, qui se concentre sur le potentiel de ces denrées dans la nutrition animale. Pour y voir plus clair dans cette thématique peu connue, il a accepté de participer à une interview.

Interview avec Marco Tretola, un des pionniers dans la recherche de la valorisation des invendus par les animaux d’élevage.

(Departement of Health, Animal Science and Food Safety, VESPA, University of Milan)


Vous faites la différence entre gaspillage alimentaire et pertes alimentaires… Pouvez-vous l’expliquer?

Le gaspillage alimentaire résulte d’une mauvaise gestion de la nourriture de la part de la dernière étape de la chaîne d’approvisionnement alimentaire, comprenant la gastronomie et les ménages. Cette nourriture est notamment laissée à l’abandon à cause du dépassement de la date de péremption, d’une mauvaise conservation ou d’une mauvaise gestion des quantités d’achats. Légalement, cette nourriture ne peut pas être destinée à la nutrition animale.

Les pertes alimentaires, elles, ont lieu plus tôt dans la chaîne que le gaspillage alimentaire et sont dues à des défauts durant la transformation ou dans les commerces en gros ou de détail. Cette nourriture n’arrive donc pas jusqu’au consommateur. Les défauts peuvent survenir de problèmes d’emballage et de technologie, d’essais de nouveaux instruments ou recettes, de manque de connaissances ou compétences, etc. Cette nourriture, malgré ces défauts, reste sûre à la consommation et est donc légalement autorisée dans la nutrition animale.

Mais comme les pertes alimentaires sont encore comestibles, pourquoi ne sont-elles pas consommées par l’Homme?

Ces denrées sont certes comestibles pour l’Homme, mais elles ne sont pas consommées par lui pour diverses raisons. En effet, certains défauts ne permettent pas aux denrées d’être vendues, comme un défaut de recette. Il peut s’agir de problèmes de composition (trop salé, trop sucré…) ou de cuisson par exemple. De plus, l’entreprise les fabriquant ou les vendant ne désire pas la mettre sur le marché par peur de salir son image et perdre des clients. Elle ne peut pas se permettre de vendre des crackers trop clairs ou des biscuits cassés par exemple!

D’accord, mais alors, quelles sont les denrées qui peuvent être données au bétail et quelle partie de leur nutrition cela remplace-t-il?

Les pertes alimentaires appropriées à l’alimentation animale sont désignées comme «ancien produit alimentaire» et se divisent en deux catégories:

  • Les produits de boulangerie, qui sont plutôt salés et comprennent les crackers, bretzels, pains, galettes de riz, pâtes, etc.
  • Les produits de confiserie, qui, eux, sont sucrés comme le chocolat, les bonbons, les pâtisseries, etc.

Ces denrées alimentaires sont riches en énergie grâce à leur haute teneur en sucres et graisses, et remplacent les composants énergétiques de la ration, comme les céréales et les huiles végétales.

[Cependant, ces produits ne sont pas les seuls à être donnés au bétail. En effet, d’autres coproduits, plus connus, sont également valorisés pour être ensuite consommés par le bétail. Ceux-ci proviennent de restes lors de la transformation des matières premières en nourriture et ne sont, par conséquent, pas destinés à la consommation humaine, contrairement aux produits ci-dessus. On y compte par exemple les tourteaux de colza, la pulpe de betterave et le marc de fruits. N.D.L.R.]

Et quelles espèces animales peuvent être nourries par ces aliments?

La recherche se concentre sur les animaux d’élevage, comme les cochons, les poulets et les ruminants mais les animaux domestiques peuvent également être nourris avec ce genre de nourriture.

Mais concrètement, pourquoi la valorisation des pertes alimentaires par les animaux d’élevage est-elle importante?

Tout d’abord, pour réduire les pertes alimentaires et donc réduire l’impact environnemental de l’incinération de cette nourriture. Ensuite, cela aide à diminuer la compétition de matière première avec les humains. En effet, en remplaçant une partie de la ration animale par les pertes alimentaires, plus de nourriture peut être cultivée pour les Hommes, comme les céréales. En Europe, il a notamment été estimé que les pertes alimentaires converties en aliments peuvent sauver l’équivalent de 350’000 à 400’000 ha de blé chaque année!

Quels sont les buts actuels de la recherche dans ce domaine?

La recherche actuelle cherche à évaluer les impacts de cette alternative aux graines sur les animaux (leur santé, leurs performances et la qualité de leurs produits), sur l’environnement et l’économie de ce secteur, pour pouvoir créer des aliments efficaces et durables. La priorité est donc le bétail (cochons, volaille, ruminants), comparé aux animaux de compagnie, vu leur plus grand impact sur l’environnement. Une meilleure connaissance de ces produits pourra donc encourager les agriculteurs à les utiliser.

Mais est-ce que les animaux aiment cette nourriture?

Selon les études réalisées sur les cochons et les vaches, les animaux mangent ces alternatives avec tout autant de plaisir que leur nourriture standard. En plus, les résultats actuels sont encourageants en matière de croissance et de santé. En addition, ces aliments sont transformés à la base pour les humains, pour qu’on les apprécie (par l’ajout de sucre, par exemple). Les cochons cherchent également une nourriture sucrée… et ne peuvent pas résister au goût d’aliments à base de chocolat.

Cette nourriture était premièrement destinée aux humains, y-a-t-il des risques de nourrir nos animaux avec?

Tout d’abord, ces produits ont été testés en laboratoire, donc sans animaux, pour en évaluer les risques et la digestibilité. C’est seulement après avoir effectué ces tests préalables que ces aliments leur ont été donnés. La recherche dans ce domaine étant récente, il reste encore beaucoup à découvrir. Néanmoins, aucun problème de santé et de croissance n’a été détecté. La nutrition animale est en effet très contrôlée pour ce qui est notamment des quantités de sucres, graisses et sel, et les animaux suivent un régime très strict pour assurer une bonne santé et une production stable.

Pouvez-vous expliquer le processus de transformation de ces anciens produits alimentaires en nutriments adaptés pour les animaux?

Des entreprises spécialisées récupèrent les produits des supermarchés ou des industries puis les stockent et les moulent séparément. Ensuite, des spécialistes en nutrition animale formulent des rations en mélangeant les différents produits de manière appropriée aux différents animaux. Ces produits finis se trouvent sous forme de poudre ou de pellets qui vont ensuite pouvoir remplacer une partie des concentrés. De plus, la ration finale est équilibrée et similaire à celle produite conventionnellement d’un point de vue nutritionnel.

Au courant de l’année, les sortes d’ingrédients transformés changent selon les demandes de la consommation humaine. On retrouve par exemple les œufs sucrés aux alentours de Pâques. C’est donc un challenge pour ces spécialistes de garantir un produit avec la même composition chimique tout au long de l’année.

Depuis quand cette valorisation existe-elle?

Le fait de donner nos restes de production alimentaire aux animaux, notamment donner le petit-lait aux cochons, est une pratique très ancienne. Cependant, de nos jours, la génétique de nos animaux d’élevage les a rendus plus exigeants en matière de nutrition : il est donc essentiel de formuler des rations adaptées à leurs besoins, qui soient le plus efficaces et durables possible.

Comment les agriculteurs sont-ils mis au courant de cette pratique et peuvent-ils en bénéficier?

Les aliments peuvent être achetés via l’entreprise transformatrice mais il est vrai que beaucoup d’agriculteurs ne connaissent pas l’existence de cette pratique. Il est donc primordial de continuer la recherche dans ce domaine pour y évaluer les risques et avantages et de leur divulguer les résultats.

D’un point de vue économique, combien cela coûte-t-il de transformer ces denrées et de les acheter?

Des recherches sont nécessaires pour pouvoir répondre correctement à cette question. Néanmoins, la différence de prix entre ces deux sortes de produits va dépendre du prix saisonnier des céréales et de celui des produits transformés en aliments. De plus, il y a beaucoup de variables à prendre en considération, c’est pourquoi une analyse de marché est très complexe. Cependant, je pense qu’il est plus rentable pour les industries et supermarchés de passer par la voie de la transformation alimentaire que par l’incinération des pertes alimentaires.

Comment se caractérise la situation en Suisse et qu’en est-il de la situation en Europe?

En Suisse, seulement une mineure partie des pertes alimentaires est convertie en nutrition animale. Il y a donc encore un grand potentiel d’amélioration. En Europe, il y a une centaine d’entreprises spécialisées dans cette transformation, qui convertissent environ 3.5 millions de tonnes de denrées en aliments par année.

Valoriser nos restes en les donnant au bétail est-il vraiment la solution pour limiter le gaspillage alimentaire? Ne faudrait-il pas plutôt agir nous-mêmes en produisant moins de déchets?

Une partie de ces pertes alimentaires résulte en effet d’un problème d’acceptation de certains défauts de produits ne diminuant pas leur qualité. Cependant, certaines fois, le produit n’est pas apte à la vente à cause de problèmes techniques, comme un problème de recettes ou de paramétrages de nouvelles machines par exemple. Donc oui, la société peut diminuer une partie de ces pertes mais pas la totalité. Il y aura donc toujours des pertes alimentaires à convertir en aliments.

Mais que se passe-t-il avec ces déchets s’ils ne sont pas convertis en aliments?

Avant, les pertes alimentaires étaient incinérées. Maintenant certaines denrées sont également converties en engrais et biogaz.

Finalement, pouvons-nous dire que, grâce à ces «nouveaux aliments», notre agriculture est plus durable?

Oui, car nourrir les animaux de cette manière réduit l’utilisation des ressources naturelles ainsi que les pertes alimentaires et, par conséquent, l’impact de l’agriculture sur l’environnement.